Guerre contre l’Iran, Israël au cœur d’un nouvel ordre régional
Depuis le début de 2026, le Moyen-Orient évolue dans une guerre sans véritable ligne de front. Les frappes se multiplient du Golfe à l’Irak, du Yémen au Liban, tandis que les cessez-le-feu sont annoncés, rompus puis renégociés. Dans ce paysage instable, une question s’impose. Qui tire le plus de bénéfices d’un conflit dont aucun acteur ne semble pouvoir revendiquer la victoire ?
Le bilan militaire ne suffit pas pour répondre. Il faut regarder les coûts supportés par chaque camp, les alliances qui se transforment et les territoires qui changent de mains pendant que l’attention internationale reste concentrée sur l’Iran.
Le conflit a commencé le 28 février, lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées contre l’Iran. L’opération a entraîné la mort du guide suprême iranien, Ali Khamenei, et a été présentée comme une campagne visant à empêcher Téhéran de poursuivre son programme nucléaire.
Le calendrier a cependant nourri les interrogations. Les frappes sont intervenues alors que Washington et Téhéran semblaient progresser dans leurs négociations. Certains analystes ont estimé que l’opération pouvait viser à empêcher un accord plutôt qu’à favoriser une solution diplomatique. Cette lecture reste une interprétation. La responsabilité politique de la décision américaine demeure également disputée. Les conséquences, elles, sont visibles.
Le Golfe transformé en théâtre de représailles
Israël n’a pas supporté seul le poids de la confrontation avec l’Iran. Les États-Unis ont assuré une grande partie de la campagne militaire, depuis les bases du Golfe, avec leurs avions et leurs navires. La riposte iranienne a, elle, touché plusieurs États arabes qui n’avaient pas directement choisi d’entrer dans la guerre.
Le Qatar a été visé par 203 missiles et 87 drones. L’Arabie saoudite a subi au moins 38 tirs de missiles et 435 attaques de drones visant notamment des installations pétrolières dans la province orientale et Riyad.
En mars, une frappe contre la raffinerie d’Aramco à Ras Tanura a interrompu l’activité du principal site de raffinage du royaume et contribué à une hausse des prix du pétrole sur les marchés internationaux.
La Jordanie a été ciblée à 204 reprises. Une attaque a tué deux soldats américains. Les ports omanais de Salalah et Duqm ont également été touchés.
Dans le détroit d’Ormuz, seize navires appartenant à la compagnie pétrolière nationale d’Abou Dhabi ont été attaqués depuis le début du conflit. Un membre d’équipage a été tué et vingt autres blessés. Trois navires ont été frappés au cours d’une seule semaine en août.
Pour Téhéran, le raisonnement est direct. Les bases américaines utilisées dans la campagne se trouvent sur le territoire de pays du Golfe. Ces territoires deviennent donc des cibles de représailles.
Une confrontation qui élargit le réseau des alliances
Les États du Golfe n’ont pas attendu pour répondre. Des avions saoudiens ont frappé des sites de lancement en Iran. Des appareils saoudiens et koweïtiens ont également attaqué des milices proches de Téhéran en Irak, tuant au moins vingt membres des Forces de mobilisation populaire selon les informations rapportées dans la région.
Riyad a continué à présenter sa politique comme une réponse aux attaques. Le ministère saoudien de la Défense a répété que le royaume ne cherchait pas l’escalade mais qu’il répondrait à toute agression.
Le conflit s’est ensuite étendu au Yémen. Les Houthis ont annoncé un blocus maritime visant les navires saoudiens et frappé des infrastructures liées au transport pétrolier entre la province orientale et le port de Yanbu, sur la mer Rouge.
Le 6 août, des missiles balistiques et des drones houthis ont frappé des camps militaires à Marib et dans l’Hadramaout. Selon les autorités yéménites, au moins trente soldats gouvernementaux ont été tués. Les Houthis ont affirmé avoir ciblé des forces soutenues par Riyad.
Cette extension du conflit modifie les équilibres régionaux. L’Iran, qui avait engagé depuis 2023 un rapprochement avec l’Arabie saoudite, voit désormais plusieurs États du Golfe comme des prolongements de la campagne militaire américaine. De leur côté, les monarchies arabes retrouvent la perception d’un Iran présenté comme une menace directe pour leur sécurité.
Riyad refuse de suivre automatiquement Israël
Cette évolution pourrait servir les intérêts stratégiques d’Israël. Depuis plusieurs décennies, le gouvernement israélien présente l’Iran comme la principale menace sécuritaire au Moyen-Orient et défend la création d’une architecture régionale associant Israël aux États arabes.
La guerre crée une partie des conditions recherchées par cette stratégie. Les monarchies du Golfe redoutent davantage Téhéran. Washington pousse ses partenaires à renforcer leur coopération sécuritaire. La question iranienne retrouve une place centrale dans les calculs régionaux.
Mais Riyad n’a pas choisi de rejoindre automatiquement Israël.
L’Arabie saoudite continue de considérer la normalisation avec Israël comme un levier de négociation. Elle maintient notamment la nécessité d’une perspective crédible vers la création d’un État palestinien.
Cette position traduit une lecture différente du conflit. La peur de l’Iran ne signifie pas nécessairement une confiance accrue envers Israël ou un abandon des intérêts palestiniens.
L’Arabie saoudite cherche d’autres garanties
Le déplacement de Riyad vers une politique de diversification sécuritaire apparaît également dans ses accords de défense.
Le 9 septembre 2025, Israël avait frappé Doha. Huit jours plus tard, l’Arabie saoudite signait à Riyad un accord de défense stratégique avec le Pakistan. Le texte prévoyait qu’une agression contre l’un des deux pays serait considérée comme une agression contre les deux.
Le lien direct entre les deux événements ne peut pas être établi avec certitude. Les négociations militaires de cette nature prennent du temps. Mais la succession des événements a alimenté les interrogations sur la confiance des monarchies du Golfe envers les garanties américaines.
En mai 2026, alors que les missiles iraniens frappaient le royaume, Riyad a activé cet accord. Le Pakistan aurait alors déployé environ 8 000 soldats, seize appareils et deux escadrons de drones.
Le 7 août 2026, un nouvel accord a renforcé cette logique. À La Mecque, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdogan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif ont signé l’accord conjoint de défense de La Mecque.
Le texte prévoit qu’une attaque armée contre l’un des trois pays soit considérée comme une attaque contre les autres.
Les signataires ont toutefois pris soin de préciser que l’accord ne constituait pas la création d’un axe militaire ou d’un bloc confessionnel. Ankara a également affirmé que l’accord ne remettait pas en cause ses engagements au sein de l’Otan.
Ces précautions montrent l’importance politique du texte. Riyad cherche à renforcer ses garanties de sécurité sans dépendre exclusivement de Washington ou d’un rapprochement avec Israël.
Israël profite aussi de l’attention portée à l’Iran
Pendant que l’attention internationale se concentre sur l’Iran, le détroit d’Ormuz et le risque nucléaire, Israël poursuit ses opérations sur plusieurs autres fronts.
Le 16 mars, Israël a lancé une opération terrestre dans le sud du Liban. Huit jours plus tard, son ministre de la Défense a déclaré que les villages situés près de la frontière libanaise seraient détruits et que le contrôle israélien pourrait être maintenu jusqu’au fleuve Litani.
Israël a également renforcé sa présence dans le sud de la Syrie, notamment dans la région de Deraa, tandis que les opérations militaires se poursuivaient à Gaza et en Cisjordanie.
Une enquête en sources ouvertes citée dans le texte estime qu’à la mi 2026, Israël contrôlait directement environ 1 000 kilomètres carrés répartis entre Gaza, le Liban et la Syrie.
Cette évolution territoriale intervient alors que l’attention mondiale reste concentrée sur le conflit avec l’Iran.
À Gaza, les conséquences humaines demeurent au centre des critiques internationales. La commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies a estimé disposer de motifs raisonnables pour conclure à la commission par les forces et autorités israéliennes de plusieurs actes interdits par la Convention sur le génocide.
La commission a également conclu à l’existence d’une intention génocidaire visant les Palestiniens de la bande de Gaza. Amnesty International a adopté une conclusion similaire dans son propre rapport.
Ces accusations restent au cœur d’une bataille juridique et diplomatique internationale. Elles pèsent également sur l’image d’Israël et sur ses relations avec plusieurs partenaires.
Une victoire israélienne qui reste difficile à établir
Présenter Israël comme le vainqueur du conflit serait toutefois réducteur.
L’Iran reste capable de riposter. Son appareil nucléaire et ses connaissances scientifiques n’ont pas disparu. Le pays a subi des pertes et des destructions importantes, mais il conserve des capacités militaires et des relais régionaux.
Israël doit également supporter le coût d’une campagne menée sur plusieurs fronts. Son économie subit les conséquences d’un conflit prolongé. Son isolement diplomatique s’accroît. Les accusations concernant Gaza devraient continuer à peser sur sa position internationale.
La lecture proposée par l’analyse est donc celle d’un gain relatif plutôt que d’une victoire totale. Israël aurait engagé moins de ressources directes sur le front iranien que les États-Unis tout en bénéficiant de plusieurs conséquences régionales du conflit.
Cette distinction est essentielle. Un adversaire affaibli mais toujours capable de riposter ne constitue pas nécessairement un adversaire vaincu.
L’Égypte choisit une politique d’équilibre
L’Égypte occupe une position particulière dans cette nouvelle configuration.
Le Caire a condamné les attaques iraniennes contre les États du Golfe au nom de la souveraineté arabe. Il a déployé des avions Rafale et des systèmes de défense aérienne aux Émirats arabes unis et dans d’autres pays du Golfe. Le président Abdel Fattah al Sissi s’est également rendu auprès des forces égyptiennes engagées dans cette posture défensive.
Dans le même temps, l’Égypte n’a pas condamné les frappes américaines et israéliennes qui ont ouvert la guerre. Le président égyptien a publiquement appelé Donald Trump à mettre fin au conflit.
Le Caire a aussi maintenu un canal de renseignement avec les Gardiens de la révolution iraniens et participé aux efforts de médiation réunissant l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie.
Cette politique ne correspond ni à une neutralité complète ni à un alignement avec un seul camp. Elle traduit une volonté de préserver les intérêts égyptiens dans un conflit qui affecte directement la sécurité énergétique et économique du pays.
La fermeture anticipée de commerces dans plusieurs villes égyptiennes et les difficultés liées à l’approvisionnement énergétique illustrent le coût indirect de la guerre.
Un nouvel équilibre régional en construction
La guerre contre l’Iran ne se résume donc plus à une confrontation entre Israël, les États-Unis et Téhéran.
Elle a entraîné les États du Golfe dans une succession de représailles. Elle a renforcé le rôle des groupes armés au Yémen et en Irak. Elle a accéléré la recherche de nouvelles garanties de défense par l’Arabie saoudite. Elle a aussi offert à Israël l’occasion de poursuivre ses opérations territoriales à Gaza, au Liban et en Syrie pendant que l’attention internationale se concentrait sur la menace nucléaire iranienne.
Le lendemain de la signature de l’accord de La Mecque, un missile a encore frappé un pétrolier émirati dans le détroit d’Ormuz.
Les accords peuvent définir les nouvelles lignes d’alliance. Ils ne suffisent pas à arrêter les missiles.
À Gaza, le coût humain rappelle aussi que les calculs stratégiques ont des conséquences qui dépassent les cartes militaires.
Le 4 août, dans le quartier de Sabra à Gaza, 112 corps ont été placés sur des brancards devant un hôpital. Quarante-quatre victimes étaient des enfants. Selon les autorités de la Défense civile palestinienne, ces personnes avaient été tuées lors d’une frappe israélienne le 23 novembre 2023. Les équipes de secours ont mis près de trois ans à retrouver les corps sous les décombres.
Plus de 8 000 corps resteraient encore ensevelis selon la même source.
Le conflit continue ainsi de produire un paradoxe majeur. Les États cherchent à renforcer leurs garanties de sécurité, les alliances se multiplient et les frontières évoluent, mais aucune de ces décisions ne règle les causes profondes de la confrontation.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui a gagné la guerre contre l’Iran. Il faut aussi déterminer quel ordre régional est en train de naître de ses conséquences.
