L’armée chinoise exploite des modèles occidentaux pour développer son IA militaire
Une analyse de Reuters, fondée sur plus de 80 articles académiques et brevets chinois publiés ces dernières années, révèle que des chercheurs liés à l’Armée populaire de libération (APL) ont utilisé les sorties de modèles d’intelligence artificielle développés par OpenAI et Anthropic afin d’entraîner des systèmes nationaux destinés à des applications militaires. Ces travaux mettent en lumière l’usage croissant de la distillation de modèles, une technique devenue stratégique dans la course mondiale à l’intelligence artificielle.
Selon les documents étudiés, cette approche consiste à exploiter les réponses générées par un modèle d’IA très performant afin d’entraîner un modèle plus compact, spécialisé et moins coûteux à faire fonctionner. L’objectif est de reproduire certaines capacités des modèles de pointe sans disposer des infrastructures informatiques considérables nécessaires à leur développement.
Cette pratique apparaît désormais comme un levier majeur dans les ambitions technologiques de la Chine, qui cherche à renforcer son autonomie en matière d’intelligence artificielle tout en accélérant l’intégration de ces technologies dans ses capacités de défense.
Des applications militaires allant des drones à la cyberguerre
L’enquête de Reuters s’appuie notamment sur des recherches compilées par la Jamestown Foundation, un centre d’analyse basé à Washington. Les documents étudiés montrent que la distillation est utilisée par plusieurs institutions militaires chinoises, notamment des établissements liés à l’APL.
Un article publié en 2024 par l’Université nationale de technologie de défense de l’APL décrit le développement d’un modèle de traitement d’images destiné à être embarqué sur des véhicules aériens sans pilote. Grâce à cette technologie, les drones seraient capables d’analyser des flux vidéo en temps réel, d’assister la navigation et de contribuer aux décisions de ciblage, y compris lorsque les communications avec les centres de commandement sont interrompues.
D’autres travaux concernent directement le renseignement militaire. Des chercheurs de l’Unité 96941 de l’APL, spécialisée dans les opérations de renseignement et de cyberguerre, expliquent avoir utilisé GPT-3.5 d’OpenAI pour analyser et résumer du code source militaire sensible. Ces résumés ont ensuite servi à entraîner un modèle national pouvant fonctionner intégralement au sein des réseaux militaires chinois, sans dépendance à des services étrangers.
Pour Sunny Cheung, chercheur associé à la Jamestown Foundation ayant analysé plus de 60 publications, cette stratégie traduit une volonté méthodique de transférer les capacités de raisonnement des modèles occidentaux vers des systèmes nationaux destinés à des usages militaires, de surveillance et de cybersécurité.
Selon lui, ces recherches montrent que les scientifiques militaires chinois cherchent à reproduire les capacités cognitives des modèles les plus avancés afin de les intégrer dans des plateformes qu’ils contrôlent entièrement et qu’ils peuvent déployer localement.
Une nouvelle source de tensions entre Washington et Pékin
Ces révélations interviennent alors que les États-Unis et la Chine poursuivent des discussions sur la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, un domaine devenu un enjeu majeur de sécurité nationale.
Depuis plusieurs mois, des responsables américains accusent certaines entités chinoises d’utiliser la distillation pour reproduire les performances de modèles américains tout en contournant les restrictions technologiques imposées par Washington. Les autorités américaines estiment que cette pratique pourrait affaiblir les contrôles à l’exportation portant sur les technologies sensibles et soulever des questions de propriété intellectuelle.
Pékin rejette ces accusations. Les autorités chinoises dénoncent ce qu’elles qualifient d’hégémonie technologique américaine et affirment que les restrictions imposées aux entreprises chinoises visent à freiner leur développement dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Cette rivalité s’inscrit dans un contexte marqué par un durcissement des politiques de contrôle des exportations de semi-conducteurs avancés, des puces destinées à l’IA et des infrastructures de calcul nécessaires à l’entraînement des grands modèles de langage.
Les limites de la distillation de modèles
Si la distillation permet de réduire les coûts de calcul et de faciliter le déploiement de systèmes spécialisés, plusieurs experts soulignent qu’elle ne permet pas de reproduire intégralement les performances des modèles d’origine.
Trevor Koverko, cofondateur de Sapien, entreprise spécialisée dans les données pour l’intelligence artificielle, estime que les modèles distillés conservent seulement une partie des capacités de leurs modèles enseignants. Selon lui, cette technique représente davantage un transfert ciblé de compétences vers un système plus léger et contrôlable qu’un véritable substitut aux modèles d’IA les plus avancés.
Anthropic a rappelé ne proposer aucun accès commercial à son modèle Claude en Chine. L’entreprise met également en garde contre le fait que les modèles distillés peuvent perdre les mécanismes de sécurité intégrés aux systèmes d’origine, créant ainsi un risque de diffusion de capacités sensibles dans des environnements échappant au contrôle de leurs concepteurs.
Au moment de la publication de l’enquête, la Maison Blanche, le Pentagone, le ministère chinois des Affaires étrangères, l’Armée populaire de libération ainsi qu’OpenAI n’avaient pas répondu aux demandes de commentaires adressées par Reuters.
