AUSIMètre 2026 : le Maroc progresse mais les défis cyber persistent
La maturité numérique et cyber des organisations marocaines poursuit sa progression, mais les écarts entre les acteurs du marché restent importants. C’est l’un des principaux enseignements de l’AUSIMètre 2026, présenté par l’Association des utilisateurs des systèmes d’information au Maroc (AUSIM). Dans un contexte marqué par l’accélération de la transformation digitale, l’essor de l’intelligence artificielle et la multiplication des cybermenaces à l’échelle mondiale, cette nouvelle édition dresse un état des lieux contrasté de l’écosystème numérique national.
L’indice global de maturité cyber atteint désormais 56 %, contre 49 % lors de l’édition précédente. Cette progression de 14 % permet au Maroc de passer du stade « En développement » au stade « Défini », traduisant une amélioration notable des pratiques de gouvernance, de gestion des risques et d’investissement dans la cybersécurité. Toutefois, cette évolution masque des disparités importantes entre les organisations les plus avancées et celles qui peinent encore à suivre le rythme de la transformation numérique.
Selon Mohamed Saad, président de l’AUSIM, la maturité managériale et budgétaire des entreprises marocaines progresse de manière significative. En revanche, deux fragilités structurelles continuent de freiner l’évolution du pays : la pénurie de talents spécialisés et la maîtrise insuffisante des infrastructures numériques stratégiques. La souveraineté numérique demeure ainsi un point de vigilance majeur, avec un indice limité à 35 %, malgré une légère amélioration par rapport à l’année précédente.
La cybersécurité devient un enjeu stratégique
L’AUSIMètre met en évidence une évolution profonde dans la manière dont les entreprises abordent la cybersécurité. Alors que les investissements étaient auparavant principalement motivés par les exigences réglementaires, les organisations privilégient désormais la protection des données et la continuité d’activité. La protection des données est devenue la priorité absolue pour 67 % des entreprises interrogées, illustrant une approche plus mature et davantage alignée sur les enjeux économiques.
Cette prise de conscience gagne également les plus hautes sphères décisionnelles. L’implication des directions générales dans les questions de cybersécurité est passée de 55 % à 74 % en un an. Plus de la moitié des entreprises consacrent désormais plus de 5 % de leur budget informatique à la cybersécurité, se rapprochant des standards observés sur les marchés les plus avancés. Malgré cette dynamique positive, moins d’une organisation sur deux a formalisé son niveau d’acceptation du risque cyber, révélant un déficit de structuration stratégique.
L’évolution du rôle des responsables informatiques traduit également cette transformation. Désormais, 61 % des responsables cyber sont directement rattachés à la direction générale, signe que la cybersécurité n’est plus considérée comme une simple fonction technique mais comme un levier de confiance, de performance et de résilience.
Une fracture persistante entre grandes entreprises et PME
L’étude met en lumière une forte polarisation du marché. D’un côté, une partie des grandes entreprises affiche un niveau de maturité élevé et des budgets conséquents. De l’autre, près de 30 % des organisations restent dans une situation de grande vulnérabilité, avec des investissements très faibles ou inexistants en matière de cybersécurité. Cette catégorie est majoritairement composée de PME, confrontées à des ressources limitées et à une difficulté croissante pour recruter des profils qualifiés.
Cette situation alimente une fracture numérique qui pourrait ralentir les ambitions nationales en matière de transformation digitale. Les PME demeurent notamment en retrait sur les questions de sensibilisation, d’équipement technologique et de conformité réglementaire.
Le défi de la souveraineté numérique
L’un des constats les plus marquants de l’AUSIMètre 2026 concerne la dépendance croissante des entreprises marocaines aux grands fournisseurs mondiaux de services cloud. Si cette technologie constitue un accélérateur de transformation, elle soulève également des enjeux stratégiques liés à la maîtrise des données et à la continuité d’activité.
Près de 60 % des entreprises affichent une dépendance moyenne à élevée aux acteurs internationaux du cloud. Plus préoccupant encore, 70 % des organisations ne disposent pas d’une stratégie formelle de réversibilité leur permettant de changer de fournisseur sans perturber leurs opérations. Pour l’AUSIM, la souveraineté numérique ne signifie pas le rejet des technologies mondiales, mais la capacité à conserver la maîtrise de ses choix technologiques et de ses données.
Maroc Digital 2030 face au défi des compétences
L’enquête identifie la pénurie de talents comme le principal frein au développement numérique du pays. Pas moins de 84 % des organisations considèrent le manque de compétences comme une problématique majeure. Face à cette réalité, l’AUSIM plaide pour un renforcement des filières de formation, une meilleure coopération entre universités et entreprises ainsi qu’une accélération des programmes de reconversion professionnelle vers les métiers du numérique et de la cybersécurité.
L’association estime également que la réussite de la stratégie Maroc Digital 2030 dépendra de la capacité à coordonner l’action des pouvoirs publics, des régulateurs, des entreprises, des universités et des fournisseurs technologiques autour d’une vision commune et d’objectifs mesurables.
L’intelligence artificielle et la menace quantique au centre des préoccupations
Au-delà du diagnostic, l’AUSIM appelle à une action rapide sur plusieurs fronts stratégiques. L’organisation recommande d’abord la mise en place de cadres de gouvernance de l’intelligence artificielle. Si 87 % des entreprises considèrent l’IA comme une opportunité, seules 30 % ont défini des règles d’usage formelles, exposant les organisations à des risques liés au phénomène du Shadow AI.
L’association insiste également sur la nécessité d’anticiper les conséquences de l’informatique quantique. Aujourd’hui, près des deux tiers des entreprises marocaines sous-estiment encore cette menace. Pourtant, les experts alertent sur la possibilité que des données sensibles collectées aujourd’hui puissent être déchiffrées à l’avenir grâce à la puissance des ordinateurs quantiques.
Vers une résilience numérique collective
L’AUSIM défend une approche fondée sur la coopération entre l’ensemble des acteurs de l’écosystème numérique. Inspirée des enseignements internationaux observés lors du CyCon 2026 à Tallinn, l’association considère que la résilience numérique ne peut être construite de manière isolée. Elle repose sur le partage des compétences, le développement de programmes communs de formation, le dialogue entre régulateurs et secteur privé ainsi que l’adaptation continue des cadres réglementaires face à l’évolution des technologies et des menaces.
La progression enregistrée par le Maroc en matière de maturité cyber témoigne d’une dynamique encourageante. Toutefois, les défis liés aux talents, à la souveraineté numérique, à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité des PME montrent que la transformation digitale du pays entre dans une phase plus exigeante. Pour franchir un nouveau cap, l’écosystème devra désormais transformer les avancées observées en capacités durables et inclusives à l’échelle nationale.
