Les marchés obligataires mondiaux sous pression face au choc de la dette et de l’IA
Les marchés obligataires mondiaux traversent une nouvelle phase de tension. Mardi 18 août, les coûts d’emprunt à long terme des principales économies ont atteint des niveaux inédits depuis plusieurs années, sur fond de regain des prix du pétrole, d’incertitudes géopolitiques et d’accélération des émissions de dette liées à l’intelligence artificielle.
Aux États-Unis, le rendement des bons du Trésor à 30 ans a atteint 5,33 %, son niveau le plus élevé depuis juin 2007. Au Japon, le rendement à 10 ans a frôlé 3 %, un sommet jamais observé depuis trois décennies.
Le mouvement s’est également propagé aux marchés européens. Le rendement du Bund allemand à 10 ans a atteint son plus haut niveau depuis 2011. En France, les rendements ont atteint des niveaux inédits depuis 2008. Au Royaume-Uni, le coût d’emprunt à 30 ans s’est rapproché de son plus haut niveau depuis 1998.
Une confluence de facteurs
La pression sur les obligations intervient alors que les perspectives d’un accord de paix entre les États-Unis et l’Iran se sont dégradées. Un cessez-le-feu précaire entre les deux pays a officiellement pris fin lundi, réduisant les espoirs d’une réouverture du détroit d’Ormuz.
Cette évolution a contribué à soutenir les cours du pétrole. Le Brent est repassé au-dessus de 90 dollars le baril, affichant une progression de 50 % depuis le début de l’année.
Pour les investisseurs obligataires, cette hausse renforce les inquiétudes concernant l’inflation et les taux d’intérêt. Elle intervient également dans un contexte marqué par l’accumulation de dette publique dans plusieurs grandes économies.
Aux États-Unis, la dette fédérale approche désormais les 40 000 milliards de dollars. Elle a augmenté d’environ 5 000 milliards de dollars en deux ans. Sur la dernière année, le paiement des intérêts a atteint 1 400 milliards de dollars.
Cette trajectoire alimente les interrogations sur la capacité des gouvernements à contenir leurs déficits. Selon Jonas Goltermann, économiste en chef des marchés chez Capital Economics, la récente progression des rendements obligataires indique que les investisseurs montrent une patience moindre face au laxisme budgétaire.
Kjersti Haugland, économiste en chef chez DNB Carnegie, estime de son côté que les marchés obligataires entrent dans une période marquée par une plus grande incertitude concernant l’inflation et les taux d’intérêt.
Cette situation intervient alors que plusieurs économies affichent des niveaux d’endettement élevés, notamment le Japon, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni.
L’intelligence artificielle accroît la concurrence sur le marché de la dette
La pression ne vient pas uniquement des gouvernements. Les grandes entreprises technologiques mobilisent elles aussi des volumes croissants de capitaux sur les marchés obligataires afin de financer leurs investissements dans l’intelligence artificielle.
Amazon, Alphabet, Meta et Oracle avaient émis environ 194 milliards de dollars d’obligations en 2026 jusqu’au début du mois de juillet. Ce montant représente une hausse de 79 % par rapport aux quelque 108 milliards de dollars émis par ces quatre entreprises sur l’ensemble de l’année 2025.
Selon les projections de Goldman Sachs, les émissions d’Amazon, Alphabet, Meta et Oracle, auxquelles s’ajoute Microsoft, pourraient atteindre 250 milliards de dollars cette année et 400 milliards de dollars en 2027.
La dette associée aux projets d’intelligence artificielle représente déjà environ 15 % de l’ensemble des émissions d’obligations investment grade, selon les données de Barclays.
Cette dynamique ajoute une nouvelle source de concurrence pour les États qui cherchent eux aussi à attirer les investisseurs afin de financer leurs besoins.
Thu Ha Chow, responsable des titres à revenu fixe pour l’Asie chez Robeco, a indiqué à Bloomberg que les hyperscalers de l’intelligence artificielle sont peu sensibles au coût de leur financement compte tenu de l’ampleur de leurs investissements.
Cette capacité à emprunter malgré la hausse des coûts contribue à augmenter l’offre de dette à long terme sur les marchés, au moment où les gouvernements accroissent eux aussi leurs émissions.
Amazon confronté à des coûts de financement plus élevés
Les effets de cette évolution commencent déjà à apparaître sur le marché primaire.
Amazon a dû proposer un rendement supplémentaire aux investisseurs pour finaliser une émission obligataire de 25 milliards de dollars.
Dans le même temps, les spreads des obligations émises par les grandes plateformes technologiques se sont élargis sur différentes échéances.
Le marché américain reste particulièrement surveillé. Le rendement des bons du Trésor à 10 ans se situe autour de 4,7 %. Il se rapproche ainsi du seuil de 5 %, un niveau qui a historiquement attiré l’attention des autorités et des investisseurs.
Le niveau des taux à long terme constitue désormais l’un des principaux points de vigilance pour les marchés financiers. Une nouvelle hausse pourrait augmenter les coûts de financement des États et des entreprises, tout en pesant sur la valorisation de nombreux actifs.
Les investisseurs face à une visibilité réduite
La situation actuelle traduit une combinaison de risques qui dépasse le seul marché obligataire américain.
La hausse des prix de l’énergie peut raviver les pressions inflationnistes. L’augmentation de la dette publique accroît les besoins de financement des gouvernements. Les entreprises technologiques mobilisent des montants considérables pour leurs infrastructures liées à l’intelligence artificielle.
Ces facteurs se rencontrent sur un même marché et renforcent la concurrence pour les capitaux disponibles.
Matt Eagan, gérant de portefeuille chez Loomis Sayles, a résumé l’incertitude actuelle en comparant le marché des obligations à 30 ans à un bus qui se dirige vers une falaise, sans que les investisseurs sachent à quelle distance elle se trouve.
Cette incertitude résume l’enjeu auquel sont confrontés les marchés. Les investisseurs doivent désormais évaluer simultanément les perspectives d’inflation, l’évolution des taux, les politiques budgétaires, les tensions géopolitiques et les besoins de financement liés à l’intelligence artificielle.
Le niveau des rendements observé cette semaine marque ainsi un changement important dans l’environnement obligataire mondial. Il rappelle aussi que la dette publique et privée peut devenir un facteur de tension lorsque plusieurs besoins de financement se présentent au même moment.
