Pourquoi Washington a levé ses barrières sur le phosphate marocain

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La décision signée par Donald Trump le 29 juin accorde une exemption de huit mois à certaines taxes antidumping et compensatoires appliquées aux engrais phosphatés marocains. Présentée comme une mesure technique, elle révèle en réalité la dépendance croissante des États-Unis envers une ressource stratégique essentielle à leur agriculture.

Le recours à cette dérogation intervient dans un contexte marqué par les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales. Depuis la fin du mois de février, les tensions dans le détroit d’Ormuz ont fortement affecté le commerce du soufre, un composant indispensable à la fabrication de l’acide sulfurique utilisé dans la transformation du phosphate. Cette situation a provoqué des difficultés d’approvisionnement et une hausse des coûts sur le marché mondial des engrais.

Pour mettre en œuvre cette mesure, l’administration américaine a invoqué l’article 318 du Tariff Act de 1930. Cette disposition, rarement utilisée, permet l’importation en franchise de droits de produits destinés à répondre à une situation d’urgence. En appliquant ce mécanisme aux engrais phosphatés, Washington reconnaît implicitement le caractère stratégique de cette matière première pour la sécurité alimentaire nationale.

La pression sur le secteur agricole américain s’est intensifiée au cours des derniers mois. Le prix du phosphate diammonique a atteint environ 710 dollars la tonne au printemps, contre 647,50 dollars un an auparavant. Selon les estimations de l’American Farm Bureau Federation, près de sept agriculteurs sur dix ne disposaient pas des moyens nécessaires pour acquérir les quantités d’engrais requises pour leurs cultures. Dans le même temps, le revenu agricole net devrait reculer à 153,5 milliards de dollars en 2026 alors que l’endettement du secteur atteint un niveau record de 624,7 milliards de dollars.

Cette situation est aggravée par le déclin de la production nationale américaine de phosphate. Depuis 1995, celle-ci a diminué de plus de moitié, renforçant la dépendance du pays envers les importations. Or, la majeure partie des engrais phosphatés est appliquée entre l’automne et le début du printemps. Une rupture d’approvisionnement durant cette période peut affecter directement les rendements agricoles et, à terme, les prix alimentaires.

Le rôle du Maroc apparaît alors central. À travers le groupe public OCP, le royaume détient plus de 70 % des réserves mondiales connues de phosphate. L’entreprise contrôle environ 31 % du marché mondial du phosphate. Contrairement à l’azote, qui peut être produit à partir de l’air, le phosphore doit être extrait du sous-sol et ne dispose d’aucun substitut synthétique viable.

Cette concentration des ressources confère au Maroc une position unique dans la chaîne alimentaire mondiale. Grâce aux investissements réalisés dans l’intégration de sa production, de l’extraction minière jusqu’à la fabrication des engrais, OCP a maintenu sa capacité d’approvisionnement alors que plusieurs acteurs internationaux faisaient face à des difficultés logistiques ou à des restrictions d’exportation.

L’alternative pour les États-Unis reste limitée. La Chine et la Russie représentent ensemble près de 40 % des exportations mondiales de phosphate transformé. Pékin a notamment restreint ses exportations d’engrais en 2024 afin de privilégier son marché intérieur. Dans ce contexte, l’accès aux exportations marocaines constitue une garantie de stabilité pour l’approvisionnement américain.

Cinq années de tensions commerciales

Le différend remonte à 2020 lorsque la société américaine Mosaic Company a accusé OCP de bénéficier de subventions jugées déloyales. En 2021, Washington a imposé un droit compensatoire de 19,97 %, réduisant fortement la présence du groupe marocain sur le marché américain.

Les années suivantes ont été marquées par plusieurs révisions administratives. Les taux ont varié avant qu’en décembre 2025 le juge Timothy C. Stanceu, de la Cour américaine du commerce international, ne réduise le prélèvement à 2,11 %. En mars 2026, le gouvernement américain a finalement abandonné son recours contre cette décision.

Parallèlement, les autorités américaines ont progressivement intégré le phosphate et la potasse à la liste des minerais critiques. Elles ont également mobilisé le Defense Production Act afin de sécuriser l’approvisionnement en phosphore, transformant un dossier commercial en enjeu de sécurité nationale.

L’exemption annoncée en juin demeure temporaire et liée à une situation d’urgence. Le réexamen des mesures commerciales en vigueur se poursuit et pourrait encore alimenter les débats entre les producteurs américains et les importateurs.

Pour OCP, cette réouverture représente le retour sur un marché stratégique. Pour Washington, elle traduit surtout la reconnaissance d’une réalité géologique difficile à contourner. La concentration mondiale des réserves de phosphate au Maroc limite les possibilités de diversification et renforce le poids du royaume dans les équilibres agricoles internationaux.

Au-delà de l’exemption de huit mois, cette décision met en lumière la place grandissante du phosphate dans les enjeux alimentaires et énergétiques mondiaux. Utilisé à la fois pour la production agricole et dans certaines technologies de batteries lithium-fer-phosphate, ce minerai s’impose désormais comme une ressource stratégique de premier plan.

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